Scénariste née en Iran, Négar Djavadi signe un premier roman où une famille iranienne est contrainte à l’exil à cause de la révolution islamique. Aussi intelligente et malicieuse que l’est son Désorientale, elle nous parle avec sourire et conviction de son pays d’origine complexe et passionnant, du cinéma et de notre rapport au temps.

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La Revue Y : Avant d’être romancière, vous êtes avant tout scénariste. Quel est votre rapport au cinéma du cinéaste Abbas Kiarostami qui est mort cet été ?

Négar Djavadi : Mon rapport au cinéma de Kiarostami diffère de celui des occidentaux car la manière dont il expose la réalité iranienne n’est pas du tout étrangère. Ce genre de films, ce genre de poésie autour de l’enfance est une marque de fabrique du cinéma iranien. J’ai vu par exemple des films bien plus fort que Où est la maison de mon ami ? sur des sujets proches (le film qui date de 1987 raconte l’histoire d’un écolier qui s’aperçoit qu’il a ramené chez lui, par erreur, le cahier d’un camarade de classe. Sachant que son camarade risque d’être renvoyé s’il ne rend pas ses devoirs sur son propre cahier, il part à sa recherche).

Je n’ai pas cette fascination que peut avoir un public occidental pour son cinéma. Certains de ses dispositifs sont néanmoins intéressants notamment dans son film Ten (le film se passe à l’intérieur d’une voiture et met en scène dix séquences de la vie d’une jeune conductrice iranienne). J’aime sa manière de glisser vers un cinéma très épuré en utilisant des techniques assez nouvelles en Iran, en revanche je ne suis pas beaucoup convaincue par son propos qui m’épate moins.

Y : Est-ce parce que son regard est avant tout un regard d’homme sur la société iranienne ?

N. D. : Non, j’ai en fait surtout des questions d’ordre politique à propos des cinéastes iraniens. Cela fait longtemps que j’ai quitté l’Iran, je ne sais pas complètement comment tout cela marche aujourd’hui mais cela fait longtemps que je m’interroge. Dans un pays où tout ce qui est intellectuel était interdit, où la liberté d’expression n’existait pas, ils étaient laissés tranquilles. Cela m’étonne que les films de Kiarostami aient pu sortir si librement. Kiarostami n’était en fait pas un dissident malgré ce que l’on disait parfois en Occident.

J’ai les mêmes interrogations actuellement sur Asghar Fahradi. Quand il a reçu un prix à Cannes, il y avait pleins d’officiels iraniens dans la salle. On ne peut donc pas parler de dissidence !


Y : Parlons maintenant de votre roman Désorientale. Celui-ci est foisonnant avec de très nombreuses histoires sur différentes périodes. Le roman, c’était un moyen d’être beaucoup plus libre par rapport à un scénario ?

N. D. : Je n’ai pas envisagé ce roman comme un anti-scénario. Mais c’est vrai qu’on est plus libre avec un roman. On n’a pas à réfléchir comme avec un scénario au budget et à l’industrie qu’est le cinéma. Le scénario est avant tout un outil de travail pour tous ceux qui travaillent sur un film. En revanche, lorsque l’on écrit un roman on a une liberté dingue, on est son propre réalisateur, il n’y a personne pour vous arrêter.

Y : Quelle était l’idée de départ pour l’écriture de Désorientale ?

N. D. : L’idée de départ, c’était d’écrire une saga familiale car j’aime ce genre d’histoire qui fait coïncider le destin des personnages avec la grande Histoire. Je voulais que tous mes personnages aient quelque chose à voir avec l’Histoire de l’Iran au 20ème siècle. J’avais envie de montrer comment la révolution de 1979 est arrivée. En occident, on parle de révolution islamique comme l’appelle Khomeiny lui même (dignitaire religieux chiite et futur Guide de la révolution en 1979).

Or au début, ce n’était pas du tout ça. La révolution n’était pas religieuse mais politique. Les racines de cette révolution sont très profondes. Il faut se rappeler que le coup d’état de 1953 qui a mis fin au pouvoir progressiste du premier ministre Mohammad Mossadegh a été rendu possible grâce aux États-Unis. Les gens ici sont très souvent étonnés d’apprendre l’existence de l’Opération Ajax (opération militaire secrète menée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni visant à renverser le premier ministre Mossadegh et à mener au pouvoir le Chah afin de préserver les intérêts occidentaux dans l’exploitation du pétrole iranien).


Y : Dans votre roman, vous montrez que l’exil est une douleur. Mais ne rend-il pas aussi la vie de vos personnages plus intense, plus romanesque ?

N. D. :  Oui sans doute. L’exil est douloureux car on laisse beaucoup derrière soi. Après tout dépend de l’âge que l’on a. Quand je suis parti d’Iran, j’étais petite fille donc je laissais moins de choses que mes parents qui avaient vécu beaucoup de leur vie en Iran. Mais en même temps, l’exil, c’est la vie ! Si on part, c’est qu’on est en danger de mort, c’est une manière de se sauver donc c’est positif !

Y : Quand on est exilé, il y a une espèce de double temporalité. On est dans son pays d’accueil mais n’avons-nous pas de cesse de penser à l’endroit qu’on a quitté ?

N. D. :  Oui, on reste toujours un peu là bas. On ne peut pas couper ses racines. De toute façon on est toujours renvoyé à cet ailleurs par les autres à cause de notre prénom, notre accent, notre cuisine épicée, nos références culturelles. Et puis il y a les nouvelles du pays qui arrivent par les médias. En ce qui concerne l’Iran, on est particulièrement gâté car il s’y passe tous les jours quelque chose ! On est plus vraiment de là-bas, pas vraiment d’ici. On est un peu de partout au final ! Et quand on y réfléchit, c’est une force, cela devient plus facile de se sentir un peu chez soi partout dans le monde. Cela peut enlever quelques sentiments qui lestent, peuvent rendre plus léger et permettre de s’éloigner du patriotisme et s’ouvrir un peu plus au monde. L’exil peut avoir des côtés lumineux, ce n’est pas que sinistre !

Y : Ce qui sauve vos personnages c’est leur amour de la littérature, du cinéma. Ils veulent une vie romanesque, ils n’ont pas envie de subir leur vie. Est-ce leur amour de l’art et des histoires romanesques qui donnent un sens, une direction à leur vie ?

N. D. : Oui, le personnage de la mère (Sara) exprime ce désir d’une vie romanesque. Le cinéma est très important pour les personnages. Il faut savoir qu’après le coup d’état de 1953, le cinéma américain a été beaucoup diffusé en Iran. L’Amérique était partout en Iran. Tous les grands films de années 40 à 60, on les connaissait. J’avais vu tous les films de Lubitsh et Hitchcock enfant ! On était baigné de récits de cows-boys, de justiciers et de super-héros, il y avait donc une sorte de fascination pour ces personnages solitaires qui prenaient en main leur vie alors qu’on venait d’une société où l’individu n’existait pas vraiment, où seul le collectif familial, social, religieux comptait.

Darius, le personnage du père a vécu quelques années en Occident lorsqu’il était jeune, il a donc pris conscience de ce que cela peut être d’être un individu qui a ses propres envies, désirs, projets. Réfléchir toujours par rapport aux autres peut créer du malaise, de l’hypocrisie. Il faut être un peu individualiste pour pouvoir s’affranchir !

Y : Sara et Darius s’envisagent d’ailleurs comme un couple d’intellectuels capables de changer les choses, n’est-ce pas ?

N. D. : Oui en quelque sorte, c’est un couple qui s’est d’abord donné le droit de parler, de dire la vérité. Il ne fallait alors pas avoir peur de la répression qui était très forte malgré les apparences d’une société occidentalisée. Les services secrets étaient très présents dans la vie des iraniens. Votre voisin pouvait vous dénoncer ou être un espion, il fallait donc faire très attention à ce que vous lisiez, à qui vous invitiez pour être tranquille. Le mensonge faisait et fait toujours partie intégrante de la vie en Iran. Il n’y a qu’à regarder les films d’Asghar Fahradi pour s’en rendre compte.

Dans Une séparation, ce qui est troublant, c’est que le cinéaste ment lui même au spectateur en lui dissimulant une scène clé du film qui pourrait lui permettre de mieux comprendre l’opposition entre les personnages. C’est une façon pour Fahardi, qui est sans doute très intelligent, de questionner la société iranienne. Dans une société non libre, mentir est la seule solution pour survivre et c’est vrai depuis Shéhérazade. S’accorder le luxe de la vérité, c’est donc quelque chose de dangereux.

Y : Dans les films et pièces iraniens, il y a toujours quelque chose derrière ce que disent les personnages. Le roman est-il une manière de faire comprendre ce qu’il y a derrière les mots trompeurs ?

N. D. : En Iran, il y a effectivement toujours des sous-entendus. Et on le voit dans les films où aucun des personnages n’ose clairement affronter la vérité. C’est une société d’hypocrisie et de mensonge. Moi je vis en France, je peux écrire ce que je veux. Mais c’est vrai que les femmes iraniennes écrivent énormément de romans et que c’est peut être effectivement une manière de dire des choses plus directement et efficacement.


Y : Comme vous l’avez dit précédemment, dans votre roman les vies individuelles de vos personnages sont confrontés à la grande Histoire. Ce qui m’a fait penser aux romans d’Annie Ernaux comme par exemple Les Années (l’auteure y raconte des moments et des images qui ont marqués sa vie de 1941 à 2006). Chez Annie Ernaux, on ressent aussi bien les petites anecdotes que les grand événements que nous traversons dans nos vies. Pour moi, vous écrivez toutes les deux sur le temps ! Comprenez vous ce parallèle ?

N. D. : Oui. L’œuvre d’Annie Ernaux est dans l’autofiction alors que même si dans mon roman il y a des éléments inspirés de ma vie, la plus grande partie de Désorientale est de la totale fiction. La partie sur Kimia, la fille, ressemble beaucoup par contre à la littérature française contemporaine dont Annie Ernaux fait partie.

C’est un roman sur le temps et plus précisément sur la mémoire. Ce qui m’intéressait c’était de parler de ce dont on se souvient, ce qu’on oublie et pourquoi. Le temps qui passe est important car c’est ce qui permet de devenir celui qu’on est, en particulier loin de chez soi. Je voulais raconter la transformation d’une petite fille et d’un pays.


Y : À la fin du roman, Kimia va voir sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer et on se rend compte de façon plus forte encore que le temps est relatif : on peut être dans plusieurs temporalités : à la fois dans le passé, le présent et le futur…

N. D. : Oui, on peut être dans plusieurs temps en même temps. Lorsque on est exilé, on est de toute façon toujours dans un passé. Il y a quelque chose qui a été coupé, une enfance pas terminée, une adolescence trop vite vécue. Et puis on est vers le futur, on va peut être changer, gagner en vocabulaire, perdre un accent. En tant que migrant, on est dans un apprentissage permanent, il y a donc toujours un avenir.

Y : Lorsque l’on est exilé, on imagine toujours ce que l’on aurait fait si on était resté au pays. Il y a une espèce de temporalité parallèle, imaginaire dans la tête ?

N. D. : Oui, il y a un monde parallèle. Il y a des événements pour lesquels on se demande comment on aurait réagi si on était resté sur place. Par exemple pour la révolution verte en Iran (mouvement de contestation qui suivit l’élection présidentielle iranienne de 2009. Le pouvoir fut accusé de fraude électorale pour garder au pouvoir le président conservateur Mahmoud Ahmadinejad), on se demande si on aurait eu la force ou pas de participer. Quand j’étais enfant, j’ai suivi mes parents qui avaient ce courage de manifester. Mais soi-même adulte, aurait-on eu ce courage ? J’ai subi les conséquences d’une opposition qui n’était pas la mienne. Si j’étais resté en Iran, aurais-je été cette opposante ?

Y : Lorsque on est dans un autre pays, j’ai l’impression qu’on est vu par les autres comme une sorte de représentant de son pays…

N. D. : Hélas oui. On est considéré comme le représentant de notre pays mais on est parti pour des raisons qui font que pour les autres notre pays est étrange. Donc, on ne sait pas quoi répondre à leurs interrogations ! On est d’accord pour dire que le régime est archaïque et on voudrait parfois laisser tout ça derrière soi, ne pas être ramené à cette réalité complexe. On a été victime de cette complexité ! C’est une situation douloureuse et comique à la fois.

Le titre du roman Désorientale est venu de là. On me dit souvent que je suis orientale mais qu’est-ce-que cela veut réellement dire alors que je vis une vie très française, que je bois en ce moment même un chocolat très français dans un bistrot très français ? C’est pour cela que je dis que je me sens désorientale. L’Orient véhicule tellement de clichés dans lesquels je ne me reconnais pas. L’Orient a de plus tellement évolué. En Iran, il y a des iPhones, des iPads. La société est devenue plus individualiste. Certains iraniens que je croise me conseillent de ne pas retourner à Téhéran tellement selon eux les gens s’y parlent aujourd’hui mal, sont rivés sur leurs smartphones. Grâce à Internet et aux dvd qui circulent sous le manteau, les gens ont vu Sex and The City ou Desperate Housewives. C’est vraiment un autre pays !

Y : Pour revenir sur le rapport au temps, pouvez vous m’expliquer ce que sont les djinns qui tourmentent Darius et Sara après leur exil ?

N. D. : Les djinns sont des mauvais génies, des démons qui sont toujours dans un coin pour pervertir les individus. Dans le roman, les djinns viennent du passé pour bouleverser le présent des personnages à chaque instant, pour les empêcher d’avancer.

Y : C’est particulièrement le cas pour Darius, le père ?

N. D. : Darius n’est pas le plus tourmenté, c’est surtout un héros qui a perdu la bataille. Il a un idéal déçu, pour lui il est dans l’échec. Il n’est pas dans la nostalgie comme Sara qui était une femme combative en Iran avant de profondément changer en France. Elle regrette d’avoir laissé sa mère, elle impose donc à ses enfants sa nostalgie alors qu’ils veulent vivre leur vie. Les choses qui se passent en Iran affectent beaucoup leur mère, les enfants doivent faire avec et en même temps construire leur avenir.


Y : Kimia, le personnage principal du roman, va réussir à s’émanciper grâce à la musique et à la contre-culture ?

N. D. :  Oui, grâce au punk-rock plus précisément qui, dans les années 80, a donné la parole à des gens très différents de la majorité. Les Sex Pistols, groupe emblématique à l’époque était quand même composé de drôles d’énergumènes venus des bas-fonds de Londres. Kimia se glisse dans le milieu punk-rock car ce sont des gens qui, comme elle, viennent de nulle part. Ils se réunissent autour d’une rage contre une société qui ne veut pas d’eux. Elle se trouve un pays avec ces gens là, ce pays, ce n’est pas la France, ce n’est pas l’Iran mais la musique.

Y : Vous parlez à un moment de l’effet Koulechov, principe de cinéma qui consiste à associer deux images qui n’ont pas forcément de rapport mais qui associées ensemble créent un sens pour le spectateur. L’effet Koulechov s’applique-t’il aussi selon vous dans l’écriture ?

N. D. :  Il s’applique surtout dans la vie. On associe parfois des événements qui n’ont rien à voir pour leur donner un sens. Dans le roman, c’est la grand-mère maternelle qui associe la naissance de Kimia avec la mort de la grand-mère paternelle. C’est très courant de chercher des signes pour donner un sens à ce qui se passe. L’effet Koulechov devient une espèce de grammaire de l’existence. C’est très courant dans les familles de créer une dramaturgie à partir d’événements épars qui n’ont rien à voir !

Y : La grand mère utilise ces croyances pour accepter l’homosexualité de sa petite-fille, ce n’est donc pas une façon si archaïque de penser le monde et de l’accepter, non ?

N. D. :  Oui (rires) c’est en tout cas une façon de s’expliquer son erreur car elle croyait qu’elle aurait un petit-fils et non une troisième petite-fille. Ces croyances sont une manière d’éviter que la vie lui échappe. Il faut, je pense, de toute façon un peu d’irrationnel, il faut se laisser à la vie. C’est dans les zones d’incertitudes, d’inexpliqué que l’on peut écrire des romans et des films.

Y : Vous parlez à un moment donné de la maladie du GI pour évoquer la souffrance de certains de vos personnages face à l’exil, d’où vous est venue cette image très forte ?

N. D. :  L’exil crée un hébétement semblable à celui ressenti par les GI lorsque ils sont revenus de la guerre. On s’exile d’ailleurs le plus souvent pour échapper à un conflit armé. Les enfants afghans n’ont connu que la guerre, ils ne sont pas si éloignés que cela des jeunes soldats américains. Ils ont connu le même choc. Comment revenir à une vie normale après cela ? Le cinéma a beaucoup filmé cet effet de sidération chez le GI, une image qui a marqué profondément les spectateurs.

Y : La sidération, c’est quelque chose de terrible pour les proches car c’est une impossibilité de communiquer alors que quelqu’un qui pleure exprime quelque chose à autrui…

N. D. :  Oui, l’émotion est tellement contenue sur le champ de bataille qu’elle a du mal à renaître à nouveau. De plus on peu difficilement raconter ce qui est de l’ordre de l’impensable. J’ai rencontré un jeune afghan qui avait vu tous les passagers d’un bus se faire assassiner devant lui. Ce sont des images tellement cauchemardesques que l’esprit se met sur pause, l’émotion est figée et cela contamine le reste de l’être. On a du mal à dépasser ça !

Y : Dans le roman, les personnages sont marqués profondément par leur passage en Afghanistan où ils frôlent la mort. Vous le racontez par bribes tellement le récit est douloureux pour eux…

N. D. : Dans le roman, une partie de l’âme des personnages est restée coincée dans les montagnes enneigées d’Afghanistan. Kimia a du mal à enlever ces images, c’est un peu comme un film qui passe en boucle dans sa tête.


Y : Votre roman a une dimension politique. Dès le début de l’écriture, aviez-vous l’idée de rappeler le rôle clé des intellectuels dans la révolution en Iran ou de parler de la position trouble de la France ?

N. D. : Je fais partie d’une famille d’intellectuels. Mon père était influencé par exemple par la figure de Marmoud Darwich (poète palestinien progressiste né en 1942 et ayant toujours défendu la paix et les libertés individuelles au Moyen-Orient). Je suis assez triste que les livres sur la révolution iranienne ne laissent que peu de places aux intellectuels. Il y a une méconnaissance importante de l’histoire de l’Iran où les intellectuels et les religieux se sont toujours férocement opposés.

Khomeini prend dans les livres d’Histoire une place démesurée contrairement aux intellectuels et à Mohammad Mossadegh qui s’est quand même opposé aux anglais et a eu une influence sur Nasser (président égyptien de 1956 à 1970 qui mena une politique socialiste et qui acta une prise de distance avec les Britanniques) en Égypte. Les occidentaux ont pourtant décidé de le renverser au profit de Khomeini. Cela a été le début d’un nouveau monde où l’Islam politique a été installé. Les occidentaux ont toujours une vision à courte vue à propos de l’Orient. On l’a vu récemment en Libye où Kadhafi a été renversé brutalement sans se soucier des conséquences.

On est dans le mythe de Frankenstein en permanence, les occidentaux sont dépassés par les monstres qu’ils ont eux mêmes créés.


Y : Dans le roman vous critiquez fortement le concept d’Intégration car il impliquerait une sorte de désintégration de l’individu exilé. POuvez-vous nous expliquer ceci ?

N. D. : Le mot intégration est violent car l’exilé est un être humain qui vient d’un pays avec une Histoire, une manière d’être, et on lui demande d’oublier un peu son passé et de s’intégrer, sans lui dire comment. En France, il n’ y a pas le même système de communauté qu’en Angleterre. Mais si on veut que les gens ne soient pas isolés et s’intègrent, il faut les aider ! Aucun français qui irait en Chine ne deviendrait Chinois en quelques semaines. Soit il faut laisser passer des générations et l’accepter, soit il faut donner les moyens aux gens de s’intégrer.

Y : D’ailleurs on n’attend pas des Occidentaux qui partent à l’étranger (qu’on appellent d’ailleurs « expatriés » et non pas migrants) de faire les mêmes efforts d’intégration.

N. D. : Je connais des français qui sont en Iran depuis trente ans sans parler et écrire le persan. En France, la culture est très riche, la langue est très belle. Pour les français, cela va donc de soi que les exilés doivent rapidement adopter cette identité. Mais ce n’est pas facile : les migrants n’ont pas les mêmes codes, ils ont leur propre vision de l’éducation par exemple. Les Chinois qui vivent dans mon quartier ne peuvent pas aider leurs enfants pour leurs devoirs notamment parce qu’ils ne comprennent pas bien le concept de travail à la maison.

Il y a des choses à expliquer aux exilés. Les iraniens s’intègrent très bien en France car ils ont une vie très occidentalisée en Iran.

Y : Les iraniens qui viennent en France ont en fait une vie assez proche de celle de la classe moyenne française. Est-ce la raison de leur bonne intégration ?

N. D. : Oui tout à fait, ils connaissent bien la culture française. L’immigration iranienne en France est une immigration essentiellement d’intellectuels pas si éloignés des intellectuels français. Ils sont néanmoins très fiers de leur culture qui est très riche. Ils ne sont pas dans un rapport d’infériorité et n’ont pas été colonisés par la France. L’Iran a échappé à la colonisation même s’il a connu de nombreux pillages. Les iraniens n’ont pas de ressentiment vis à vis des français comme parfois les maghrébins. C’est plus facile de s’intégrer dans un pays où il n’y a pas de comptes directs à régler. C’est une immigration plutôt facile.

Y : Néanmoins La France n’as pas toujours eu un rôle clair vis à vis de l’Iran. Vous parlez notamment du rôle ambigu de Giscard.

N. D. : Oui, il a permis à Khomeini de s’installer en France à Neauphle-le-Château dans les Yvelines, la dernière année de son exil en 1978. Khomeini a dû fuir l’Iran en allant d’abord en Irak car il s’était opposé aux seules réformes progressistes du Shah. Nonobstant la corruption, le Shah a mis tout de même en place de bonnes réformes comme le droit de vote des femmes ou l’alphabétisation. Saddam Hussein a finit par mettre dehors Khomeini et on ne sait toujours pas pourquoi Valéry Giscard d’Estaing l’a accueilli en France. Il ne faut néanmoins pas oublier le contexte international de guerre froide avec L’URSS qui a envahi l’Afghanistan à la même période. L’Iran était de nouveau dans une position géopolitique stratégique.

Y : Cette position géopolitique stratégique explique l’Histoire complexe de l’Iran qui a toujours été dans un entre deux, entre Occident et Orient ?

N. D. : Oui, tout à fait ! L’Iran n’a pas été arabe, il est chiite alors que ses voisins sont sunnites. (Tant que le prophète Mahomet est en vie, l’Islam ne forme qu’un seul et même courant. En 632, à sa mort, des divergences de vue apparaissent. Les chiites et les sunnites ne lui reconnaissent pas le même successeur. Ceux qui choisissent Ali, gendre du prophète, deviendront les chiites, tandis que ceux, majoritaires, qui préfèrent suivre Abou Bakr, compagnon de Mahomet, deviendront les sunnites. Le chiisme se distingue également du sunnisme par l’existence d’un clergé très hiérarchisé). L’Iran s’est permis le luxe de prendre l’Islam et d’en faire totalement autre chose. C’est un pays paradoxal depuis le début. Alexandre l’a envahi mais il n’est jamais devenu grec. C’est un pays qui a pris des autres pays et cultures et en a ressorti quelque chose de propre, de nouveau.


Y : Où en êtes vous concernant le cinéma ? Continuez-vous à écrire ? Pensez-vous à la réalisation ?

N. D. : J’ai réalisé quatre courts-métrages. J’ai fait une école de cinéma en Belgique l’INSAS où j’ai étudié le montage et l’image. J’ai été à la caméra dans plusieurs longs-métrages puis parallèlement j’écrivais et réalisais mes films. Mais je ne me sens pas l’âme d’une réalisatrice. Au-delà du plaisir de raconter une histoire, il faut oser diriger une équipe, ne pas être perméable. J’écris toujours, j’ai plusieurs séries en développement. Le roman, c’est une respiration pour moi. Dans Désorientale, je suis allée un peu à la réalisation, j’ai fait des zooms, des travellings. C’est un peu mon film mais sans les contraintes du tournage.

Matthias Hardoy

Matthias Hardoy

Parle beaucoup de cinéma et un peu d'autres choses (radio, théâtre...) Franco- espagnol de nationalité, finnois de cœur et parisien depuis peu...
Matthias Hardoy

Written by Matthias Hardoy

Parle beaucoup de cinéma et un peu d'autres choses (radio, théâtre...) Franco- espagnol de nationalité, finnois de cœur et parisien depuis peu...